Extraits d'un Article de CHARLIE BUFFET paru dans l'édition du 24 juillet 2005 du Monde
L'article complet peut être consulté sur le site Internet du Monde dans la rubrique Archives (accès payant) :

Le 1er mai 2003, Aron Ralston s'est amputé lui-même de l'avant-bras pour se libérer d'un bloc d'une demi-tonne qui le retenait prisonnier au fond d'un canyon de l'Utah

aron_ralston1LE 8 MAI 2003, quand Aron Ralston est entré dans l'annexe du St Mary's Hospital de Grand Junction (Colorado) pour sa première conférence de presse, il avait encore les yeux un peu vagues des sédatifs ingurgités en une semaine de soins intensifs. Il a souri à la soixantaine de journalistes et aux caméras et, de sa main gauche, a pris une photo. Cet instant où il devenait, à 27 ans, un " personnage médiatique" était le tournant de son existence. " J'avais vingt minutes pour me présenter sous mon meilleur jour", écrira-t-il. Surtout, il voulait immortaliser l'expression incrédule de tous ces visages fixant, ensemble, un même point : son avant-bras coupé.

Depuis huit jours, les agences de presse diffusaient son histoire : le 1er mai, le jeune aventurier s'était amputé lui-même pour se libérer d'un bloc d'une demi-tonne qui le retenait prisonnier au fond d'un canyon de l'Utah. La randonnée a mal tourné, mais Aron ne regrette rien (...)

Ce samedi matin, après avoir laissé son VTT, il a été surpris de rattraper deux jeunes femmes. La descente des canyons a beau être une activité à la mode, la région, une centaine de kilomètres au nord du Grand Canyon, est tellement déserte qu'on peut y marcher des jours sans croiser âme qui vive. (...)

A la dernière page de Plus fort qu'un roc, Aron Ralston se souvient de cet instant décisif de la séparation avec les " deux anges" envoyés à lui, et assure qu'il ne regrette pas son choix : " J'ai eu de la chance dans tout ce que j'ai entrepris au cours de ma vie, je n'échangerais cela pour rien au monde, y compris ma main coupée." (...)

Des blocs de grès aux formes polies par l'érosion sont coincés en équilibre entre les parois. Arrivé au-dessus d'un ressaut de 4 mètres, il prend pied sur un de ces blocs, " gros comme un pneu de camion". Il veut le désescalader et s'y suspendre par les mains pour se laisser tomber sur le lit à sec du ruisseau. Mais, au moment où son corps bascule, le rocher, déséquilibré par son poids, le suit dans sa chute.

Dans un geste réflexe, il tend les bras pour repousser cette masse de plusieurs centaines de kilos qui ricoche entre les parois ; sa main droite est écrasée entre la muraille et le bloc, qui continue de descendre d'une trentaine de centimètres, puis s'immobilise. Aron tire trois fois d'un coup sec en hurlant de douleur, hystérique. Sa main, broyée par le monstrueux boulet, le retient prisonnier. Il est pris au piège. (...)

Aron regarde sa montre : il est 15 h 28, le samedi 26 avril. Il va rester prisonnier jusqu'au jeudi 1er mai à 11 h 32. Pendant cent dix heures. (...)

Dans son livre, Aron raconte ces six jours avec une mémoire extraordinaire des détails et du temps qui passe. Il reconstitue, presque heure par heure, ses tentatives pour se dégager : comment il a martelé le rocher avec la pointe de son couteau (mais le bloc s'affaissait à mesure qu'il l'entamait) ; comment il a rationné ses réserves d'eau, une gorgée toutes les heures et demie, puis bu son urine ; comment il a tenté d'installer un mouflage pour soulever le rocher avec sa corde de rappel (mais celle-ci était trop élastique) ; comment l'idée de s'amputer lui est venue très tôt (mais, outre l'horreur que lui inspirait ce geste, il lui semblait impossible de couper les os de son avant-bras). (...)

Dès le deuxième jour, le dimanche, il avait essayé une première fois de se faire un garrot et de couper son avant-bras. La vision de la lame sur la peau de son poignet a déclenché une image de suicide, une vague nauséeuse, puis une prise de conscience : " C'est bien moi qui me suis mis dans cette situation (...). Je recherchais l'aventure, je l'avais trouvée." (...)

Le jeudi matin, il avait perdu le contrôle de lui-même. Il avait empoigné une pierre, frappé sauvagement le rocher en sanglotant. Déshydraté, il n'avait plus de larmes. Il a senti que la gangrène attaquait sa main prisonnière. A deux reprises, il a pesé de tout son poids sur son membre emprisonné, les os de son avant-bras ont cassé. " Un claquement résonne dans le canyon, comme un coup de pistolet avec un silencieux." Ralston décrit sur trois pages, un vrai manuel d'anatomie, comment il a coupé son bras, entre 10 h 32 et 11 h 32. (...)

" Ce que j'aime faire passer, dit Aron au téléphone, c'est qu'ils sont comme moi, des gens normaux qui peuvent se révéler capables de faire des choses extraordinaires. J'aime cette idée que nous avons tous cette capacité de faire beaucoup plus que ce dont nous nous croyons capables." (...)

Charlie Buffet