Article paru dans l'édition du Monde du 16.04.06

hommeenkitp1Un jour de mars 1994 dans une chambre de l'hôpital Trousseau à Tours, un homme a soif. Il essaie de se lever pour aller boire. En vain. Il a beau remuer comme un asticot, rien n'y fait. Son état semi-comateux l'empêche de comprendre l'essentiel : il n'a plus de bras gauche, ni d'avant-bras droit. Sa jambe droite a été coupée de moitié. D'ici quelques jours, on lui amputera le quatrième membre, juste au-dessous du genou. Un dilemme traverse le cerveau de l'invalide : que faire ? Sombrer dans la folie ou accepter l'indicible évidence ? La réponse est le titre du livre que Philippe Croizon s'apprête à sortir à compte d'auteur : J'ai décidé de vivre. Rédigé à l'aide d'un logiciel de reconnaissance vocale, l'ouvrage raconte les douze années passées depuis ce jour de mars 1994. L'homme qui avait soif, c'est lui. C'est l'histoire tragique et déroutante d'un homme sans mains ni pieds que la fatalité n'a pas réussi à abattre. Tout au contraire.

"Que serais-je aujourd'hui sans cet accident ? Probablement un petit ouvrier au fond du Poitou qui n'aurait pas vécu tout ce qu'il a vécu. Tous les moments forts et rares que j'ai connus depuis, c'est "grâce" à mon handicap, et non "à cause" de lui", explique-t-il, dans sa maison d'Ingrandes-sur-Vienne, un village situé à côté de Châtellerault. Philippe Croizon, 38 ans, vit là avec ses deux fils, Jérémy, 19 ans, étudiant à La Rochelle, et Grégory, 12 ans, né deux mois après la violente électrocution dont il fut victime. Sa femme l'a quitté il y a cinq ans. Une "tierce personne" vient tous les matins faire sa toilette, son ménage et des repas destinés à être réchauffés au micro-ondes.

Pour le reste, le poly-amputé est relativement autonome. Il peut manger seul, à l'aide d'un bracelet-fourchette qu'il fixe au moignon situé au niveau de son coude droit. Précieux moignon avec lequel il peut aussi téléphoner, surfer sur Internet, circuler d'une pièce à l'autre dans un fauteuil électrique ou encore... conduire une voiture équipée d'un manche à la place du volant. Ce n'est pas tout. Aux beaux jours, il aime se promener en forêt à bord d'un quad fait à ses mesures et s'adonner à la plongée sous-marine avec un appareillage adapté.

Plus simplement, il lui arrive aussi de sortir faire des courses au supermarché du coin ou d'aller à des rendez-vous. Philippe Croizon s'équipe alors de ses quatre prothèses - trois myoélectriques, une esthétique - et redevient (presque) un bipède. Parfois, des passants l'arrêtent, intrigués par sa démarche d'"homme en kit" comme il se surnomme lui-même. "Comment cela vous est-il arrivé ?", lui demande-t-on. "Au début, j'expliquais l'accident, dit-il. Aujourd'hui, je préfère dire que je suis comme ça de naissance. Une façon d'inviter les gens à passer leur chemin."

Dans cette situation, seuls les enfants trouvent grâce à ses yeux : "Il n'y a pas de faux-semblant avec eux. J'adore leur étonnement : "Quoi, t'as plus de jambes ? Et t'as plus de bras non plus ? Comment tu fais pour manger ? Et pour faire pipi ?" Ils posent mille questions jusqu'à ce que leurs parents interviennent : "Arrête d'embêter le monsieur."" Aux têtes blondes pleines d'innocence, le "monsieur" prend toujours le temps de prodiguer un conseil, un seul : "Attention à l'électricité." A cette "damnée" électricité...

Retour en arrière. Ce 5 mars 1994, Philippe Croizon grimpe sur le toit de sa maison pour démonter l'antenne TV. Il a 26 ans, travaille dans une fonderie des environs et forme un couple heureux avec Muriel, qui lui a donné un fils et qui en attend un autre. Au sommet de son échelle en aluminium, l'antenne entre les mains, le jeune ouvrier ne se doute de rien. Se produit alors un phénomène d'arc électrique avec des câbles à haute tension situés à 1,30 m de la maison, au lieu des 3 mètres réglementaires. Une décharge de 20 000 volts traverse son organisme. Le courant s'arrête. Puis repart, avec une intensité de 3 000 volts. Accroché au câble par l'antenne, il restera vingt minutes tel un fusible humain et commencera à prendre feu. Un voisin armé d'un extincteur le sauvera de l'irrémédiable.

Transporté par hélicoptère à l'hôpital, il est amputé d'un premier membre quatre jours après, puis de deux autres deux jours plus tard. Jusqu'à cette dernière jambe à laquelle il raccrochait ses derniers espoirs. Face à l'insoutenable, Philippe Croizon n'a qu'une envie : mourir. Un vieux copain l'en dissuade : "Pense à ton fils et au futur bébé. Ils auront besoin de toi." Pour lui, c'est "un deuxième électrochoc". Un seul objectif l'anime désormais : se reconstruire. Direction le centre de rééducation et d'appareillage de Valenton (Val-de-Marne). Cet établissement spécialisé n'accueille que des personnes amputées d'un ou plusieurs membres. Des quatre ? Le cas est rarissime. Voire "unique", pour l'ergothérapeute Françoise Boite, qui a plus de trente ans de maison.

hommeenkitp2Philippe Croizon restera deux ans à Valenton. Le temps de se doter d'abdominaux en béton, de s'initier au maniement des prothèses et de réapprendre à "marcher"... Sa volonté et son humeur constante sidèrent le personnel du centre. "Quand quelqu'un se retrouve amputé, deux solutions se présentent à lui, indique Françoise Boite. Soit il n'accepte pas son sort et sombre dans une problématique d'ordre psychologique ; soit il décide de prouver aux autres qu'il peut s'en sortir et se lance défi sur défi. Philippe est dans ce cas. Il fait partie de ces gens à fort tempérament que le handicap va revaloriser. Chez nous, il boostait tout le monde."

L'ergothérapeute n'a pas oublié ces scènes incroyables où l'homme-tronc remontait le moral à des amputés privés d'un seul membre. "A la fin, tous me disaient : "On n'a pas le droit de se plaindre, comparé à toi", se souvient Philippe Croizon. C'est une réflexion que j'entends tous les jours. Cela m'horripile. Tout le monde a le droit de se plaindre et d'avoir mal. A chacun son degré de douleur et de peine, non ?"

Justement, non. En août 2005, le père de notre homme s'est tailladé deux doigts en bricolant. "Vous avez mal ?", lui demande-t-on dans l'ambulance. "Non", répond-il. "Vous êtes sûr que vous n'avez pas mal ?", lui redemande-t-on à l'hôpital. "Mais non. Moi, je n'ai pas le droit d'avoir mal." Gérard et Monique Croizon ne se sont jamais remis du drame vécu par leur fils. L'accident est un sujet encore tabou entre eux. Monique n'en parle jamais. Pour ne "pas devenir fou", Gérard s'est investi dans une association, Handicap 2000, qui vient en aide aux invalides du département. "Comment accepter ce qui est arrivé à notre enfant ?, demande-t-il. S'il y a quelqu'un là-haut, pourquoi permet-Il cela ?"

Dans leur malheur, Gérard et Monique Croizon ont quand même la chance d'avoir un fils doté d'un moral inoxydable. Un vrai miraculé de la vie. Toujours déconneur en public, toujours le premier à ouvrir le bal des dîners dansants organisés pour financer ses appareillages, toujours là pour abreuver ses interlocuteurs d'expressions du type "les bras m'en tombent" ou "ça me scie les jambes...". Une façon de "briser la glace", avoue-t-il. Mais aussi de "conjurer l'inacceptable". Pas le choix : "Il faut que je joue ce rôle de héros de service, tant pour avancer personnellement que pour cacher à mes proches la grande détresse qui est en moi", s'ouvre-t-il. Son père n'est pas dupe.

Il arrive parfois que la réalité rattrape l'homme-tronc. Comme en 1998, quand le professeur Jean-Michel Dubernard réalise la première greffe de la main. Philippe Croizon se précipite sur son téléphone et harcèle la secrétaire du chirurgien lyonnais : "Je veux un bras, seulement un bras !", hurle-t-il.

Plus profonde encore est sa peine quand, trois ans plus tard, Muriel lui annonce qu'elle s'en va. Une décision "inévitable, programmée depuis le début". Poussé par une bouffée suicidaire, il enfile ses prothèses, part s'acheter une bouteille de Martini qu'il fait ouvrir par un passant et se dirige vers la Vienne, où il compte se jeter. Trop ivre, il s'effondrera sur le trottoir.

L'éducation de ses enfants est aujourd'hui son principal moteur. Mais après ? L'angoisse d'un hiver trop long l'a conduit à terminer ce livre "exutoire" commencé voilà six ans et qui le fait "chialer" chaque fois qu'il le relit. Mais après, oui ? Le citoyen d'Ingrandes (1 700 habitants, Vienne) aimerait s'installer en ville, s'investir dans le milieu associatif, aider des gens. Son procès gagné contre la régie d'électricité lui permet de vivre confortablement. Mais la solitude et la campagne lui pèsent. Il est devenu un adepte de Meetic, le site de rencontres sur Internet.

Pas question toutefois de cacher ses stigmates, même sur la toile. "Quand je "chate" avec quelqu'un, je laisse généralement passer une heure avant de tout balancer, c'est-à-dire que je suis amputé des bras et des jambes. Là, c'est quasi systématique : soit la personne coupe la conversation illico, soit elle me met sur sa liste noire !" Sa tchatche lui a quand même permis de fréquenter plusieurs femmes - "valides", précise-t-il.

Il y a eu Karine, qui est venue vivre quatre mois chez lui, mais "je n'étais pas sa tasse de thé". Il y a eu Nathalie, sa première conquête, mais c'est lui qui n'a pas voulu s'engager avec elle. Au grand dam de ses proches, qui disaient : "Tu es fou ! Pourquoi ne pas accepter quelqu'un qui t'accepte comme tu es ?" Via le Net, l'"homme en kit" entretient aujourd'hui une relation avec une femme du littoral atlantique. Il espère la rencontrer bientôt. "Je peux aimer et être aimé."


Frédéric Potet

Philippe a écrit un livre "J'ai décidé de vivre" qui sera prochainement en librairie. Si vous êtes également concerné par les amputations multiples, vous pouvez joindre Guy sur le Forum d'ADEPA (Pseudo GUY67). Guy a été amputé des quatre membres à la suite d'une septicémie à pneumocoques. Guy a repris sa vie professionnelle et familiale grâce à des aides techniques modernes (prothèses myoélectriques, logiciels de commande vocale).

Pour en savoir plus :

Le site personnel de Philippe : http://assafa.free.fr/